Tendre l’oreille aux survivances et aux métamorphoses – Notes autour de Misericordia

par Elias


Il y a des pièces qu’il « faut voir ». Des soirées comme des évènements que l’on s’annonce en secret. Et soudain, « tout le monde » est venu. Un enthousiasme palpable, une curiosité tangible. Qu’est-donc que ce spectacle d’Emma Dante ? On en ressort seul avec un bloc de sensations, des questions qui nous accompagnent sur le chemin du retour…

Arturo est l’organe le plus important, le cœur de la cabane, il est là, il palpite.1

Quelque chose qui se tiendrait là,

Entre corps et langue,

Dans un pur mouvement de la vie –

Dans une ouverture à ce qui échappe –

La folie, le dialecte, l’autre…

Territoires insulaires à contretemps, où tout se mélange :

Les bruits, les souffles, les regards, les gestes.

Quelque chose, là, de sauvage, de terrible, et pourtant de quotidien, se passe.

Quelque chose, d’humain, d’animal, pris dans un rapport ténu, délicat, fragile, avec le monde.

Ses représentations, ses coutumes, ses usages, ses lois, ses dominations, grandes et petites, ses

automatismes et dressages en tous genres.

Qu’est-ce qui se joue, sur cette scène de théâtre, entre Arturo et ces trois femmes ?

Anna, la tendre, Bettina, l’abrupte, Nuzza, la distante…

Qu’est-ce qui se raconte dans ce taudis qu’ils habitent ensemble ?

Qu’est-ce qui se murmure, se crie, se transmet ?

Entre amour et résistance, une lutte s’engage.

Quel est son sens ?

Une lutte pour la miséricorde.

« Pitié par laquelle on pardonne ».

« usar misericordia ad uno, avoir pitié de quelqu’un, (…), gridar misericordia, crier miséricorde. »

Pour rendre compte de ce dont il est question dans le traitement de ce sujet en dialecte de Sicile et des Pouilles, l’on pourrait songer aux analyses de Pasolini autour de « La Langue vulgaire ». Celui-ci intervenant dans un débat à Lecce, le 21 octobre 1975, quelques jours avant sa mort, répondait à un étudiant qui l’interrogeait sur le rapport entre culture dominante et culture dominée, culture bourgeoise et culture populaire : « Donc ces masses dont tu parles en réalité n’existent plus, sinon de façon fragmentaire, sinon de façon chaotique ; les valeurs qu’à ton sens elles devraient nous enseigner sont en réalité déjà des valeurs négatives que leur a imposée la culture consumériste, petite-bourgeoise. Et les valeurs dont tu parles, en réalité, sont en sursis, ce sont des survivances, comme nous l’avons déjà dit à plusieurs reprises, mais nous devons nous poser le problème du rapport entre la culture historique (que nous jugeons négativement, parce que c’est la culture de la petite-bourgeoise néo-capitaliste, consumériste, centralisatrice, totalisante et donc totalitaire) et ces survivances populaires, qui existent encore effectivement, ne fût-ce que sur le plan phonologique (si les dialectes ont désormais disparu, les prononciations dialectales, elles, sont encore là en totalité : donc ne fût-ce que sur le plan phonologique), où cette survivance est massive. Dans ces conditions, le problème véritable qu’il faut poser est celui-ci, et il est extrêmement difficile puisqu’il s’agit d’une lutte entre une culture que nous n’acceptons pas et une culture caduque. » 2

Quel langage pour quel corps afin de traduire, au plus près, les réalités de ces existences marginales?

Des images, comme des forces, pour dire la violence.

Violence contre les pauvres, contre les femmes, contre les idiots.

Des images, pour donner à voir ce qu’il y a dessous.

Ce qu’il y a sous les histoires, sous les conventions, sous les discours, les rôles, les postures.

Des images, encore, pour dire l’enfance et ce qu’il y avait avant.

Des images, toujours, pour laisser deviner ce qu’il y aura après.

Ou ce qui ne viendra jamais, comme une nuit sans image.

Entre sexe et mort.

Mais des images, malgré tout, pour dévoiler ce qui se cache sous les mots, sous les habits, sous les masques.

Entre Arturo, ce garçon sans âge, -marionnette dans un lange, danseur nouveau-né-, et ces trois femmes, -ces trois mères, saintes, ouvrières, et putains tout à la fois-, se tisse comme une mémoire sans nom, une mémoire des sans noms.

Une mémoire des sans droits, des misérables.

S’annonce aussi, entre souvenir et avenir, comme l’attente impatiente du départ.

Cette fanfare qui arrive, et qu’on imite déjà, dans laquelle, peut-être, un beau matin, tout le monde aura sa place.


  1. Extrait d’une interview d’Emma Dante dans La Terrasse (Agnès Santi, juillet 2021)
      ↩︎
  2. Pier Paolo Pasolini, La langue vulgaire, éditions la lenteur, traduit de l’italien par Felicetti Ricci, 2021, P. 61 ↩︎